Le fascisme pour les nuls

Le fascisme pour les nuls : réflexion sur l’usage d’un concept

Ce blog a souvent abordé la question de l’histoire de l’extrême-droite, mais à un niveau conceptuel et historique parfois assez poussé ; or je pense qu’une appréhension plus concrète du fascisme peut être parfaitement utile, voire même indispensable, dans la séquence politique que nous vivons. D’où ce retour théorique et pratique sur plusieurs points d’importance approchés dans ces pages, dans une perspective très simple : expliquer, le plus directement possible, ce qu’est le fascisme, et ce qu’il n’est pas, afin d’éviter les pièges conceptuels qui l’entourent. Car les discussions autour de ce thème peuvent vite se muer en batailles éristiques, minées d’arguments fallacieux : on m’a par exemple soutenu que le nazisme avait été un mouvement antifasciste, puisque Hitler s’était opposé à Mussolini sur la question de l’Anschluss, en 1934. Le point crucial, ici, était bien entendu de préciser que le fascisme italien n’est qu’une variante d’un courant aux ramifications multiples.

1. L’organicisme

Le fascisme est fondamentalement une pensée d’extrême-droite, mais se distingue des autres courants ultra-droitiers par plusieurs points d’importance. Voyons tout d’abord ce qui les rapproche : en premier lieu le fascisme est un organicisme.

Sous ce nom barbare, se cache une conception antédiluvienne de la société, la comparant à un être vivant. Dans cette perspective, chaque groupe social fait partie d’un tout qui le dépasse, travaillant dans une direction insufflée par un seul centre décisionnel, et chaque individu est considéré comme une cellule parmi d’autres, irrémédiablement liée à ses homologues et inséparable du tout. On retrouve des traces de cette idée dès la Rome antique, avec la fameuse parabole de Ménénius, reprise par Tite-Live dans son livre II (32) : la plèbe s’étant retirée sur le mont Sacré, les patriciens dépêchèrent Ménénius Agrippa pour les convaincre de revenir à Rome. L’homme tint à ses adversaires le discours suivant : « Dans le temps où l’harmonie ne régnait pas encore comme aujourd’hui dans le corps humain, mais où chaque membre avait son instinct et son langage à part, toutes les parties du corps s’indignèrent de ce que l’estomac obtenait tout par leurs soins, leurs travaux, leur ministère, tandis que, tranquille au milieu d’elles, il ne faisait que jouir des plaisirs qu’elles lui procuraient. Elles formèrent donc une conspiration : les mains refusèrent de porter la nourriture à la bouche, la bouche de la recevoir, les dents de la broyer. Tandis que, dans leur ressentiment, ils voulaient dompter le corps par la faim, les membres eux-mêmes et le corps tout entier tombèrent dans une extrême langueur. Ils virent alors que l’estomac ne restait point oisif, et que si on le nourrissait, il nourrissait à son tour, en renvoyant dans toutes les parties du corps ce sang qui fait notre vie et notre force, et en le distribuant également dans toutes les veines, après l’avoir élaboré par la digestion des aliments. »

L’apologue est très clair : le prolétariat (les membres) et les classes dominantes (l’estomac) sont interdépendants. Si le prolétariat ne travaille plus, il entraînera la disparition non seulement de la bourgeoisie, mais de la société dans son ensemble. Même chose pour les classes dominantes : si elles refusent d’accomplir leur rôle de direction, elles entraîneront la perte du corps social (l’expression « corps » social est ici tout sauf anodine). Cette idée a été reprise par de nombreux penseurs, par exemple Herbert Spencer, l’un des théoriciens du darwinisme social. L’organicisme s’oppose donc fondamentalement à deux courants de pensée : premièrement, le libéralisme (au sens vulgaire d’idéologie pro-capitaliste), puisque ce dernier conçoit l’individu comme un sujet de droit autonome, deuxièmement, le marxisme, puisqu’il oppose bourgeoisie et prolétariat dans le cadre de la lutte des classes. Les positions du libéralisme et du marxisme refusent de reconnaître l’unité du corps social, principe même de l’organicisme, ce qui entraîne donc l’hostilité historique de l’extrême-droite vis-à-vis de ces deux courants de pensée. L’idée de hiérarchie est également inséparable de l’organicisme : on ne pourrait imaginer un animal sans cerveau et système nerveux, ce qui justifie la domination de certains groupes sur les autres, idée centrale de nombreux courants de droite.

Enfin, l’organicisme permet des analogies souvent employées par les mouvements extrême-droitiers. En effet, puisque la société est considéré comme un organisme vivant, cela leur permet de désigner leurs adversaires, ou plutôt leurs boucs émissaires, comme des parasites ou des maladies contagieuses. Cela fonde les ravissantes métaphores utilisées par Jean-Marie Le Pen (« il existe une araignée qui pont ses œufs dans le corps de sa proie immobilisée », discours à la Maison de la Chimie, le 21 septembre 1985), ou la conception de Charles Maurras des quatre états confédérés contre la France (métèques, juifs, francs-maçons et protestants). L’étranger, le communiste, l’infidèle religieux sont considérés comme des virus tentant de désagréger le corps social, capables de réduire à néant le peuple société. Les Juifs, les puissances occultes, eux, sont des parasites vivant au sein du corps, mais ne donnant rien en retour. Dans cette perspective, les forces réactionnaires peuvent être vues comme des anticorps (cf. à ce sujet Z, de Costa-Gavras) et tous les moyens doivent être utilisés pour chasser ces virus et ces parasites, puisque la vie même de la société est en jeu.

2.La communauté nationale

Le deuxième élément de la définition du fascisme, c’est l’idée de communauté populaire ou nationale. Le fascisme se conçoit en effet comme la défense d’une nation ou d’une communauté spécifique, idée qui ne lui est d’ailleurs pas propre, comme le prouve le mouvement d’Action Française, surnommé « nationalisme intégral ». Sur le concept de nation, point n’est besoin d’y revenir, plusieurs billets ayant abordé cette question auparavant. Le fascisme est par nature un mouvement nationaliste, idéalisant la Nation, l’essentialisant pour mieux l’opposer aux autres États ou communautés. C’est le cas, en particulier, du fascisme italien. Cependant, les choses peuvent paraître légèrement plus complexes lorsque l’on examine le cas du nazisme allemand, qui n’est pas à proprement parler un mouvement nationaliste, mais un mouvement völkisch, c’est-à-dire un mouvement raciste. Dans ce cas précis, la nation allemande et la race germanique, telle que conçue par les idéologues nazis, ne se recoupent pas exactement, ni du point de vue territorial (avec la question du pangermanisme), ni du point de vue de la population (les juifs, même citoyens allemands, ne pouvaient être considérés comme membres du peuple allemand). Le national-socialisme, comme son nom l’indique peu, avait pour but la défense et l’extension de ce que l’on appelle la Volksgemeinschaft, à savoir la communauté populaire raciale allemande. Bien sûr, ces éléments théoriques n’ont eu que peu d’incidences dans la réalité, mais marquent par exemple un certain antagonisme entre le fascisme transalpin, d’un antisémitisme assez modéré, et le nazisme allemand, en ce qui concerne leurs conceptions de base.

Cette opposition traverse d’ailleurs toujours les mouvements d’extrême-droite, avec une tendance nationaliste (la France seule) opposée à une tendance racialiste (l’Europe blanche).

3. Le socialisme et le renversement des institutions

Les deux éléments précédents, on l’a dit, ne sont pas propres au fascisme, mais se retrouvent dans certains mouvements conservateurs et réactionnaires. Ce qui distingue véritablement  le fascisme des autres courants de l’extrême-droite, c’est son socialisme et sa nature révolutionnaire. Ce socialisme est un socialisme organiciste, c’est-à-dire une conception des rapports sociaux basés sur l’interclassisme, sur la coopération entre classes sociales, et s’oppose ainsi à la conception marxiste de la lutte des classes, mais aussi au libéralisme bourgeois. Ce socialisme, souvent teinté de corporatisme, vise à substituer à la domination du capital un système holiste incluant classes laborieuses, agriculteurs et patronat, afin que les fruits de l’économie ne soient plus réservés à l’oligarchie, mais en préservant l’armature sociale préexistante, forcément bonne, puisque naturelle.

Enfin, la caractéristique principale du fascisme est son projet révolutionnaire. Il s’agit bien ici d’une révolution politique et non pas sociale, à l’opposé des mouvements marxistes : il n’est pas question de renverser l’ordre social, puisque celui-ci est fondé par la nature, mais de détruire les institutions démocratiques représentatives, parce que celles-là ne sont qu’un paravent des puissances financières et industrielles. Il se distingue donc des mouvements réactionnaires, comme les divers groupes pétainistes ou l’Action Française, par le fait qu’il ne souhaite pas le retour à un ordre politique passé, mais vise plutôt à l’instauration d’un ordre nouveau.

Conclusions :

Pour donner une définition stable du fascisme, il suffit de réunir les étapes ci-dessus précisées. Le fascisme est un mouvement nationaliste (ou racialiste) proposant un socialisme organiciste par le moyen d’une révolution politique. Il suffit juste d’examiner les éléments de doctrine des partis d’extrême-droite pour vérifier si oui ou non ces catégories s’appliquent. Par exemple, le défunt mouvement Troisième voie, fondé par Jean-Gilles Malliarakis et rejoint par Serge Ayoub, présentait l’ensemble de ces caractéristiques, comme d’ailleurs l’ensemble des sectes nationalistes-révolutionnaires. Ces dernières ne sont d’ailleurs que des redites de la matrice originelle du fascisme, remises au goût du jour grâce à un renouvellement de sa doctrine socialiste. Le terme rouge-brun, dans ces conditions, apparaît comme pléonastique, puisque le brun est justement l’alliance du rouge socialiste et du noir réactionnaire.

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Les mystères de la séduction: les pick-up artists et la société contemporaine

La figure du séducteur est une des plus fameuses de la culture occidentale ; il suffit juste de recenser les déclinaisons du mythe de Don Juan pour s’en convaincre. La littérature sur l’art amoureux traverse toutes les sociétés, à toutes les époques. Mais, depuis le début des années 2000, une nouvelle sous-culture a vu le jour, celle des PUA, des pick-up artists, des artistes de la séduction, des dragueurs professionnels. Il a fallu quelques temps pour que cette sous-culture, originaire bien évidemment des États-Unis d’Amérique, soit importée en France par quelques visionnaires autoproclamés, mais elle n’a pas encore atteint sa pleine exposition médiatique, même si plusieurs affaires récentes l’ont brièvement amenée sur le devant de la scène, notamment pour son versant le plus inquiétant. Certains seront peut-être surpris de voir un sujet tel que celui-ci dans un projet tel que le mien. Je leur répondrai que, premièrement, l’un des buts de ce blog était d’apporter un éclairage nouveau sur des questions culturelles parfois biaisées, et deuxièmement que le phénomène en question révèle de nombreuses choses sur la société capitaliste, qui ne résume pas aux relations entre les genres.

I-Tentatives de définition

L’ensemble de ce billet contient des références au fameux ouvrage de Neil Strauss, The Game, probablement le livre le plus connu sur ces problématiques. Neil Strauss, critique rock pour Rolling Stone, était d’un naturel timide et introverti, ce qui gênait son commerce avec la gent féminine, qui, bien entendu, l’obsédait en permanence. Il découvrit, par pur hasard, l’existence de la communauté des pick-up artists et, alléché par le programme, s’inscrivit à un des séminaires dispensés par un des maîtres du genre. Deux ans plus tard, Strauss, surnommé Style, était considéré par beaucoup comme l’un des virtuoses de la discipline. The Game conte cette histoire dans un style vif et alerte, si accrocheur que d’innombrables jeunes hommes frustrés ont cru y voir une épiphanie capable de changer leur existence entière. Le talent de Strauss réside surtout dans sa capacité à transformer ce qui ne sont après tout que des historiettes d’alcôve en poème épique, rempli de personnages hauts en couleur, comme le fameux Mystery, magicien maniaco-dépressif et séducteur aussi suave que retors, Ross Jeffries, vieux maître vulgaire sur le déclin, David DeAngelo, businessman atypique, Tyler Durden, manipulateur psychopathe, Papa, étudiant en rupture de ban…

Alors, avant tout, qu’est-ce qu’un PUA ? Il s’agit d’un homme utilisant des tactiques prédéterminées pour parvenir à un contact physique intime avec une personne du sexe opposé. L’idée de tactiques prédéterminées est le véritable cœur de la notion de pick-up artist, et un révélateur alarmant des tensions sociales actuelles. La sous-culture des PUA a essaimé selon le schéma suivant : un bonhomme quelconque proclame avoir découvert la solution définitive pour pouvoir coucher le plus rapidement possible avec une fille et offre de la livrer aux volontaires, contre rémunération. Plusieurs jeunes gens, frustrés sexuellement, s’inscrivent à ses cours, et en dressent un tableau laudateur sur Internet. Un jour, un des élèves s’oppose au maître, et crée sa propre école dissidente, et ainsi de suite, créant rancœurs et conflits d’intérêts. Ceci, couplé au jargon utilisé, dont nous reparlerons bientôt, fait de la société des PUA un modèle pour l’étude des groupuscules humains.

Le discours des pick-up artists n’est pas anodin. Il a une résonance dans une partie non négligeable de la jeunesse mâle contemporaine. La possibilité de pouvoir conduire une femme dans son lit sans trop de difficultés est, pour beaucoup, une possibilité si formidable qu’elle en devient enivrante, capable de se muer bien vite en véritable obsession. Certains passent donc leur vie à tenter de trouver la combinaison ultime, la combinaison de ton, de lieu, de mots, de langage corporel pouvant entraîner n’importe quelle jeune fille à un rapport sexuel. Car, bien sûr, les PUA au féminin n’existent pour ainsi dire pas : c’est un domaine exclusivement masculin et assumé comme tel, avec tout ce que cela implique : sexisme, idéologie réactionnaire, violence verbale, cruauté mentale.

II-Questions de vocabulaire et de technique

Les PUA appellent leur « art » the game, le jeu. Comme le dit Mystery, « Think of tonight as a video game. It is not real. Every time you do an approach, you are playing this game. » Cette conception vise à réduire le stress inhérent au fait d’aborder des inconnues en créant une distanciation ; c’est le principe premier, toujours professé par les pick-up artists de toutes obédiences : ce n’est qu’un jeu, une pièce de théâtre, un écran. Mais cette distanciation, compréhensible au sein du système en soi, masque mal le fait que les interactions humaines en questions ne sont pas virtuelles. Elles sont réelles, avec tout ce que cela implique. Distancier ainsi les relations avec les femmes, c’est chosifier la relation humaine. Nous y reviendrons.

Le reste du jargon (par exemple average frustrated chump, hot babe, opener, demonstrating high value) n’est guère intéressant en lui-même, mais il est héritier d’une certaine tradition américaine, notamment de ce que l’on appelle la programmation neuro-linguistique (PNL). Cette dernière, pseudo-science créée par deux psychologues californiens, Richard Bander et John Grinder, postule que la psychologie humaine peut être reprogrammée dans un sens donné en utilisant des modèles calqués sur la vision du monde et le comportement d’une personne donnée. La terminologie de la programmation neuro-linguistique a été saisie par Mystery et ses sectateurs pour créer une illusion de scientificité dans leur discours, le rendant ainsi très attrayant pour les néophytes. Pensez donc : la maîtrise des relations humaines réduite au rang de simple technique, avec tout ce que cela implique d’équations prétendument définitives (rapport=trust+comfort ; interest+ attraction+seduction=sex). Cela masque néanmoins assez mal le fait que les postulats majeurs de la PNL ont été battus en brèche par de nombreuses études psychiatriques, ne serait-ce qu’à cause de son manque patent de preuves scientifiques dignes de ce nom.

Les références à la PNL, mais aussi à l’hypnothérapie, ont mené à la création de nombreuses tactiques pour parvenir au but suprême, toujours le même (même s’il en existe d’autres) : parvenir à l’acte sexuel avec une fille le plus rapidement possible. Si certaines n’ont rien de particulièrement choquant (il faut par exemple que le sujet gagne confiance en lui, en faisant du sport et/ou en pratiquant diverses activités de loisir ; de même, démontrer que l’on est bien inséré dans un cercle social valorisant), d’autres sont plus ambiguës. Le mensonge fait bien entendu partie de l’attirail du pick-up artist. Comme le dit Neil Strauss à plusieurs reprises : « it’s not lying, it’s flirting », à quoi l’on répondra : « maybe it’s flirting, but it’s also lying ». D’autres se rapportent à de la manipulation pure et simple, comme l’ignorance calculée des réactions féminines pour surmonter certaines difficulté, dont la fameuse LMR, the last-minute resistance, c’est-à-dire les réticences ultimes d’une femme face à l’acte sexuel. D’où, bien évidemment, le problème abordé en exergue, celui du viol.

Le plus ironique étant que ces tactiques conduisent leurs créateurs à essentialiser l’esprit féminin, le rendant universellement identique, alors que ces techniques, lorsqu’elles fonctionnent, s’appliquent tout aussi bien aux hommes. La déconvenue finale de Neil Strauss à la fin de son ouvrage, lorsqu’il se rend compte que ses anciens élèves l’ont doublé en utilisant les mêmes stratagèmes qu’il utilise pour séduire dans les bars, en est l’exemple le plus mordant.

III-Réification et séduction

Karl Marx avait, dès le Capital, posé le problème de la réification, à travers la question de la marchandise. Selon le Dictionnaire critique du marxisme de Gérard Bensussan et Georges Labica, la réification « expose le procès de substitution des rapports entre choses aux rapports entre hommes. C’est la transformation du produit du travail et de la force de travail en marchandises qui le rend possible, la valeur d’échange parvenant à dominer complètement la valeur d’usage, en particulier dans la forme de l’équivalent universel, l’argent. » Ou, comme l’avait dit György Lukacs dans son fameux essai Histoire et conscience de classe, « l’essence de la structure marchande a déjà été souvent soulignée ; elle repose sur le fait qu’un rapport, une relation entre personnes prend le caractère d’une chose et, de cette façon, d’une « objectivité illusoire » qui, par son système de lois propre, rigoureux, entièrement clos et rationnel en apparence, dissimule toute trace de son essence fondamentale – la relation entre hommes. » Comme on peut le lire ici, le phénomène de réification concerne la disparition de la relation entre les êtres humains, remplacés par des relations marchandes, ce qui marque une rupture définitive avec le passé pré-industriel. Or, en ces temps où les biens de consommation dominent le marché et ou les activités de service se multiplient, la réification commence à toucher les relations humaines qui auparavant n’étaient pas atteintes par ce phénomène. Et c’est sous ce prisme qu’il convient d’examiner la communauté des PUA.

La réification, c’est donc le fait que les relations humaines soient remplacées par des relations marchandes. Or, dans le cas présent, on assiste à l’évolution suivante : certains proposent des séminaires payants pour apprendre à développer un domaine particulier de relations sociales, les relations avec le sexe opposé. Ces relations-là deviennent donc sujettes à transaction, à concurrence, à capitalisation. Ce que font les PUA, c’est vendre des techniques de relations humaines. Contrairement à la prostitution, où c’est le corps de la prostituée qui est l’objet de la transaction pécuniaire, les pick-up artists vendent le signe permettant de se lier à un autre être humain. Donc la relation de séduction, elle aussi, est réifiée, transformée en marchandise : l’aspirant PUA participant à un séminaire payant pourra, le cas échant, réclamer un remboursement si ces techniques ne fonctionnent pas, ou passer à la concurrence. Le hiatus, ici, se révèle lorsque l’on comprend que l’on parle de relations amoureuses. Si le sexe a depuis longtemps été monétisé, la psychologie humaine n’avait pas subi la même aliénation. C’est désormais le cas : la séduction, ou plutôt le développement personnel en ce domaine, est devenu un commerce comme un autre. Cela est brillamment illustré dans l’ouvrage de Neil Strauss, au moment où le narrateur comprend que l’être humain n’a plus guère d’importance, seul compte le rapport en lui-même, démultiplié, disséqué, répété à l’infini dans une spirale de fétichisme social, jusqu’à la création de social robots, de robots sociaux, uniquement intéressés par la reproduction permanente des mêmes schémas relationnels, avec la conséquence que voici : « in the process of dehumanizing the opposite sex, I had also been dehumanizing myself ». La disparition de l’humanité dans la relation, voici la définition même de la réification.

C’est en cela que la question des PUA est révélatrice de l’état de notre société, autant sinon plus que le reste des services à la personne que l’on surnomme coaching. La réification généralisée, qui englobait déjà la majorité des rapports de production, commence à dominer les relations humaines, dans un mouvement au premier abord irrésistible. Le PUA n’est pas qu’un minable séducteur de bistrot ; il est bien plus, il est l’excroissance en acte du système capitaliste.

En guise de conclusion :

La conception du pick-up artist en tant que représentant de la domination masculine et du patriarcat n’est plus à faire. Un travail intéressant peut encore être fourni sur la question de l’idéologie intrinsèque à la communauté : par exemple, Mystery est un darwiniste social revendiqué, ce qui est cohérent avec sa vision de la sexualité, même s’il est douteux qu’il ait lu Herbert Spencer. Mais la principale question qui se pose aujourd’hui est : comment échapper à la réification sociale induite par le développement du phénomène ? Celui-ci est encore réduit ; mais il est appelé, sous peu à se populariser. L’une des réponses serait sans doute de développer une séduction féministe et anticapitaliste ; mais celle-ci peut-elle se propager dans le système patriarcal et marchand actuel ? C’est une autre question, c’est un autre débat, et je n’ai pas encore les capacités pour y répondre.

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Premier anniversaire

Socialisme critique est apparu il y a un an jour pour jour. C’est l’occasion de faire le point, et de parler d’avenir.

Tout commence à l’été 2012. Je rongeais alors mon frein. J’avais dû abandonner le militantisme de terrain après plusieurs mésaventures, sans compter la conjoncture plus que morose. Ma situation professionnelle ayant de plus changé, mon emploi du temps se trouvait bloqué en permanence, sans éclaircie possible, et je devais me faire discret du point de vue politique, depuis quelques évènements passés. De la même manière, mes engagements divers sur le Web arrivaient les uns après les autres à leur terme. En gros, j’étais enchaîné d’un côté, mais totalement libre de l’autre. Je cherchais alors à faire quelque chose sur Internet, n’importe quoi, dans le domaine du militantisme. Mais j’avais un léger problème : je m’étais rouillé dans mes projets passés (dont je ne parlerai pas ici), et je m’étais enfermé dans un mode de fonctionnement particulier, très confortable, mais peu aventureux. Je venais de terminer la lecture complète du blog de CSP, qui m’avait alors plongé dans des abîmes de réflexion, en parallèle avec mes lectures marxistes, notamment Lénine et Antonio Gramsci. Je décidai donc de prendre exemple sur  lui, et de mettre en œuvre certains de ses préceptes.

Mais je me devais d’aller progressivement. C’est ainsi que je conçus le projet Socialisme critique comme un moyen d’apprendre à me servir des différentes plates-formes et réseaux sociaux dans un but de diffusion d’idées. Le but n’était pas de faire de la propagande : je ne suis pas encarté. Le but était simplement de comprendre comment diffuser des textes, d’étudier la façon dont ils se propageaient dans un milieu donné, d’examiner les dynamiques sociales sur le web pour en tirer des conséquences pour mes actions futures.

C’est ainsi que j’ai lancé ce blog, première étape du projet. Le but, au départ, était assez flou. Que devais-je faire ? Des articles en réaction à l’actualité, comme l’immense majorité des blogs politiques ? De la polémique, des insultes ? Il m’est vite apparu que mon temps libre était trop restreint pour pouvoir tenir un rythme quotidien de publication, et que même une fréquence hebdomadaire me poserait parfois des difficultés. C’est pour cela que je me suis naturellement tourné vers la théorie, mais pas n’importe quelle théorie : celle de la stratégie politique. La communication politique m’importe beaucoup, mais ce n’est pas mon domaine de prédilection. La tactique est primordiale, mais je manque d’expérience en ce domaine, et je préfère donc ne pas m’engager trop avant. Mais la stratégie est un domaine que je connais bien, et un domaine trop peu étudié par notre camp. Il fallait donc agir dans ce domaine, et je m’y suis attelé. Pourtant, j’en reste aux recettes de bon sens, malgré tout souvent méprisées. Pour descendre dans les détails, il me fallait un ancrage historique qui dépasse les formules, excellentes mais complexes à appliquer, de Lénine dans son Que faire. Je devais donc voir ailleurs ce qui se tramait d’intéressant, pour voir quelles leçons je pouvais en tirer.

D’où mon insistance permanente sur la stratégie à long terme du Front National et les mutations de l’extrême-droite. Cette dernière, à la sortie de la Seconde guerre mondiale, avait presque totalement disparu du champ politique. Ces gens-là sont donc partis du néant, pour parvenir à la situation dans laquelle ils se trouvent en ce moment. Clairement, ils ont des leçons à nous donner. Il serait stupide de le nier, d’autant plus que les méthodes sont presque toujours les mêmes… Mais il faut savoir les adapter aux situations concrètes. Enfin, je me devais de faire honneur au titre de ce blog, c’est-à-dire d’opérer des réflexions socialistes et critiques. C’est pour cela que j’opère des critiques d’objets de la culture populaire pour de certains ouvrages pour en offrir un éclairage que je pense différent de ce que l’on peut en lire le plus souvent.

Pour le reste, je me suis donc efforcé, depuis des mois, de partir d’exemples réels de la situation politique et idéologique contemporaine, d’en tirer des analyses stratégiques. Certaines sont plus opérantes que d’autres, bien évidemment, mais je pense que la démarche est importante. Et mes réflexions, d’un niveau parfois assez ardu, m’ont permis de me tailler une petite audience dans la blogosphère politique. Rien de bien impressionnant, mais ce n’était pas gagné d’avance. Je progresse régulièrement, et j’en apprends tous les jours sur le fonctionnement des dynamiques sociales sur le Web. C’est sans doute là l’important. Ma disponibilité étant ce qu’elle est, je ne peux guère faire plus. Les différentes (et légères) polémiques dont mon blog a été l’objet m’ont beaucoup enseigné, comme par exemple celle qui m’avait mis à dos une partie des Leftblogs, ou la popularité étonnante de mon article sur le confusionnisme.

En ce qui concerne l’avenir, celui-ci est bien sûr assez flou. J’ai pour intention de continuer mon chemin comme auparavant, mais viendra fatalement le jour où Socialisme critique devra changer de direction… Ou laisser la place à quelque chose de différent. Quand ? Je ne le sais guère. D’autres projets m’ont également été proposés, mais je ne donnerai pas plus d’indications. Pour le reste, j’en profite pour vous remercier, vous tous qui me lisez. Même si ce blog, au départ, n’avait qu’une finalité bien solitaire, j’ai depuis longtemps appris à connaître, et à apprécier, un certain nombre d’entre vous.

Merci encore, et à l’année prochaine.

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Le piège de la souveraineté

Le concept de souveraineté est intimement lié à celui de pouvoir, et à celui de légitimité. Il forme la base du pouvoir politique, et donc de l’État puis du droit. Mais, bien évidemment, la question principale reste de savoir ce qu’on entend par souveraineté… Et c’est là que les ennuis commencent. Car, comme pour la plupart des concepts politiques et sociaux, les définitions se succèdent depuis des siècles avec instabilité et contradiction. Ses fondements ont été posés par Jean Bodin dans son œuvre majeure, les fameux Six livres de la République. Bodin était un personnage assez curieux, représentant pleinement les contradictions de son époque : les guerres de religion. Ancien carmélite, juriste, économiste (il est l’auteur du bel aphorisme « il n’est de richesses que d’hommes »), Jean Bodin a louvoyé entre catholicisme et protestantisme, entre royalisme et Sainte Ligue, entre modération et absolutisme. Mais son apport principal reste sa philosophie politique, plus précisément sa théorie de l’État, appréhendée au travers du concept de souveraineté.

Bodin a été ainsi l’un des premiers à tenter de concevoir l’État dans toute sa complexité. Machiavel, même s’il utilise souvent le terme État (Stato) reste tributaire pour l’essentiel de la conception passée du pouvoir, conception du Moyen-âge, fusion d’idées tirées de l’Empire romain (imperium, le pouvoir militaire, ou potestas, le pouvoir du magistrat) et de la théologie chrétienne. Bodin, lui, a pu faire ce pas en avant grâce au contexte historique. Si l’État, en tant que tel, a toujours existé, la naissance de l’État-nation lui a donné une importance politique toute autre. Le féodalisme, la confusion entre pouvoir personnel et propriété individuelle avaient empêché l’éclosion d’un tel concept, sauf à propos des cités italiennes (ce qui explique d’ailleurs l’apport de Machiavel). Mais, avec l’émergence de la France, de l’Angleterre, de l’Espagne et du Portugal comme puissances unitaires, différentes dans leur structure des puissances féodales ou des empires, le décor était planté pour un changement de paradigme au sein de la théorie politique.

La souveraineté, selon Bodin, est donc la « puissance absolue et perpétuelle » d’un État. Plus clairement, il s’agit du pouvoir absolu, devant lequel les autres manifestations de puissance doivent céder. Non pas que ce pouvoir soit illimité, bien au contraire : dans la perspective de l’époque, il est borné par le droit naturel et la loi divine. Mais le pouvoir de l’État a la préséance sur l’ensemble des pouvoirs particuliers : celui de ses membres, celui des parties qui le composent. Seule la souveraineté d’un autre État lui est de rang égal, ce qui justifie d’ailleurs le recours à la guerre : lorsqu’un conflit éclate entre deux souverainetés, il ne peut être réglé que par les armes, puisque la préséance de la souveraineté étatique sur les autres manifestations de pouvoir ne peut s’appliquer. Se pose toutefois rapidement la question de savoir qui, dans un État quelconque, détient cette souveraineté. Ce ne peut être l’administration étatique en elle-même, ou les forces armées, car dans ce cas-là, la partie prendrait le pas sur le tout.

La solution a été trouvée par Luther, qui, citant Paul de Tarse (Épître aux Romains, XIII, 2), rappelle que « tout pouvoir vient de Dieu ». Puisque tout pouvoir vient de Dieu, le prince, quel qu’il soit, tient son pouvoir de la puissance divine. C’est donc le prince, et lui seul, qui détient la souveraineté. Le raisonnement est simple (et aussi très ancien, la référence à la Bible le prouve), mais connaîtra une fortune indéniable au XVIIe siècle, notamment en France. S’opposer au roi, c’est s’opposer à Dieu, argument très commode pour les Richelieu et les Bossuet.

Seulement, ce qui était tout à fait à sa place durant l’apogée des monarchies européennes a peu à peu perdu de sa pertinence. Il fallait trouver autre chose. Les théories contractualistes sont arrivées à point nommé, avec en premier chef le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau. Les chapitres VI et VII de cet ouvrage précise donc que l’autorité politique est constituée par un contrat mutuel entre tous ses membres. Chaque citoyen détient donc une parcelle de souveraineté, et cette dernière est constituée lorsque tous les membres de la société s’accordent à ce sujet. Cette souveraineté n’est donc plus concentrée entre les mains d’un seul individu, mais au contraire est divisée par les membres de la société entière. Mais il faut retenir que les membres du peuple n’ont aucun droit individuel à cette souveraineté, sinon ils ne pourraient s’obliger les uns les autres. Il faut que le contrat social soit total, c’est-à-dire qu’il englobe en son sein l’ensemble de la société, pour que la souveraineté soit effective.

Cette théorie est séduisante à plus d’un titre : elle permet de fournir une explication neuve aux sources du pouvoir politique, elle renforce la conception collective de la société, et enfin elle permet d’inclure l’ensemble du peuple dans une conception commune et réciproque de l’État. Ainsi, pour résumer, le peuple détient la souveraineté, c’est-à-dire le pouvoir suprême. D’autres voies étaient concevables, comme l’a montré Althusius dans son Politica methodicae, où il concevait l’État comme un assemblage de communautés privées (ce qui pourrait, d’ailleurs, donner quelques idées à certains).

Seulement, cette belle conception de souveraineté populaire n’est restée qu’au rang de chimère, malgré son immense influence sur les républicains français. A qui la faute ? Encore une fois, à l’abbé Siéyès. Ce cher Emmanuel-Joseph, dans son immensément célèbre opuscule Qu’est-ce que le Tiers État ?, avait donné sa formulation moderne à l’idée de nation. Ce concept a essaimé sur le terrain des représentations collectives, mais aussi en droit constitutionnel. Rappelons que la nation est une entité qui, pour Siéyès, dépasse la division en trois états, et englobe l’ensemble des citoyens français. Mais, nuance de taille, elle ne se confond pas avec le peuple ; la nation existe indépendamment de l’existence physique de la population. Si le peuple change, la nation, elle, reste la même. La différence peut paraître subtile, mais ses implications sont très vastes.

Siéyès donne ainsi naissance au concept de souveraineté nationale : la souveraineté réside dans la nation, et dans elle seule. Intégrée dans la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen (article 3), la souveraineté nationale signifie, premièrement, que les députés ne représentent pas la fraction du peuple qui les a élus, mais la Nation toute entière. Ainsi, lorsqu’on lit « député de l’Indre » ou « sénateur de l’Oise », il faut comprendre « député/sénateur élu dans une circonscription donnée, mais représentant la nation française dans son ensemble. » On conçoit la difficulté qu’ont les représentants parlementaires à expliquer ceci à leur électorat, ce qui explique leur tendance à lancer des phrases creuses sur leur « ancrage local » (qui se résume bien souvent à quelques mandats cumulés). Deuxièmement, la souveraineté nationale implique l’interdiction du mandat impératif. Le mandat impératif est une conséquence logique du concept de souveraineté populaire : il signifie simplement que les élus doivent suivre le mandat des électeurs, c’est-à-dire tenir les engagements politiques qu’ils ont pris. S’ils ne le font pas, ils peuvent être démis de leurs fonctions. C’est tout à fait logique dans le cadre de la souveraineté populaire, puisque les députés sont censés représenter le peuple ; il est donc normal qu’ils obéissent à ses desiderata. Par contre, à partir de l’instant où ces députés ne représentent pas le peuple, mais la nation, le mandat impératif disparaît de lui-même, puisque le peuple ne se confond pas avec la nation. Ainsi, un député peut voter contrairement au programme sur lequel il a fait campagne sans risquer de perdre son mandat. La seule sanction qu’il risque, bien sûr, est celle des urnes.

En France, comme l’indique l’article 3 de la Constitution de 1958, « la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum ». Cette formule un peu vague est importante par plusieurs aspects : premièrement, le peuple détient la souveraineté. Mais c’est une souveraineté nationale. Le peuple détermine simplement qui sera élu au Parlement, et puis le système imaginé par les révolutionnaires de 1789-1791 se mettra en place, toujours au service de la Nation, qui dépasse le peuple français. Et, d’ailleurs, l’article 27 du même texte interdit expressément tout mandat impératif.

Les conclusions à tirer de ce petit jeu politique et sémantique sont évidentes : en France, le peuple ne détient pas la souveraineté, puisqu’il ne fait que mettre en œuvre la souveraineté nationale. Le véritable fondement du pouvoir suprême au sein de l’État reste la nation. En d’autres termes, le pouvoir décisionnel ne réside pas où il devrait résider au sein d’une démocratie. Il est facile, à partir de là, de concevoir la souveraineté nationale comme un faux-nez des possédants, un système habilement bâti pour mêler élections, participation populaire, représentation. Les raisons techniques ne peuvent occulter les motivations plus profondes qui président aux destinées du droit constitutionnel français, et qui ont toujours été peu ou prou les mêmes : faire en sorte que le pouvoir suprême demeure au sein du groupe habituel.

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Politique analytique et politique dialectique

L’alternative qui s’offre à la gauche mondiale, et a fortiori la gauche française, est toujours la même : entre Old Left et New Left, entre politique dialectique et politique analytique, entre séparation et union. Qu’entends-je par là ? Nous allons le voir ensemble.

I-La politique analytique : de la Nouvelle gauche américaine aux coalitions d’intérêt

1.La New Left

Tout commence, comme souvent, aux États-Unis, plus précisément sur le campus universitaire de Columbia. C’est en 1960 que le professeur de sociologie C. Wright Mills publie un court texte, particulièrement édifiant : Letter to the New Left. Mills, membre de la gauche radicale antisoviétique, entérine ici un changement de paradigme aux conséquences vertigineuses : pour lui, le prolétariat n’est plus une classe révolutionnaire par essence. Il appelle donc à rompre avec le « marxisme victorien », c’est-à-dire une vision du radicalisme issue de la seconde moitié du XIXe siècle. Ce faisant, il initie un mouvement plus général de l’extrême-gauche américaine, abandonnant le terrain habituel des luttes sociales, des partis prolétariens, de l’opposition entre bourgeoisie et prolétariat, du syndicalisme. Le but est double : d’une part, initier un renouvellement du radicalisme politique aux États-Unis, l’élévation du niveau de vie et l’essor de la société de consommation ayant bouleversé la majeure partie de l’agenda social, et d’autre part marquer la différence de la gauche américaine vis-à-vis de l’Union soviétique, dans un contexte d’anticommunisme toujours virulent, mouvement facilité par l’anéantissement de ce qui restait du Parti communiste des États-Unis, une décennie auparavant. C. Wright Mills récuse donc ce qu’il appelle la Vieille gauche (Old Left), trop proche du passé et des vieilles lunes léninistes, et lance donc un vibrant appel au développement d’une Nouvelle gauche (New Left), capable de répondre aux défis de l’époque. Le sociologue ne verra pas la postérité de son projet, puisqu’il périt en 1962 d’une crise cardiaque.

Mais le mouvement était lancé. Seulement, quelle allait être sa stratégie ? C’est là qu’intervient la figure tutélaire de la New Left, un penseur d’une toute autre ampleur que C. Wright Mills, le philosophe Herbert Marcuse. Le vieux philosophe allemand, revenu de tout, avait prodigué durant son exil américain une série d’ouvrages redoutables et habiles, appelant à une rénovation en profondeur du marxisme, teintés, comme les livres de ses anciens camarades de Francfort, d’un pessimisme latent. L’une de ses œuvres majeures, Éros et civilisation, paru en 1955, devint rapidement le centre idéologique de la Nouvelle gauche américaine. Or cet œuvre fusionne  audacieusement marxisme et freudisme, substituant la lutte pour la libération des instincts face à la répression sociale à la lutte pour l’émancipation du prolétariat face à la bourgeoisie. S’il est pour autant difficile de résumer Marcuse à un simple disciple de Wilhelm Reich, le ton de la New Left était désormais donné : le lien avec la contre-culture et la libération sexuelle devint primordial. La Nouvelle gauche américaine surgit véritablement sur le paysage politique américain en 1964, dans le fameux campus de Berkeley, et ne tarda pas à acquérir une influence hégémonique dans le monde universitaire. Ses méthodes privilégiées : l’agitation politique, la non-violence, l’abandon des partis politiques au profit d’intellectuels isolés et radicaux, grammaire fournie par le tacticien Saul Alinsky, très proche de ce que faisaient les narodniki russes. Ses buts : la libération sexuelle, la destruction du conformisme social, l’abolition de toutes formes d’oppression. La New Left partage ainsi de nombreux traits communs avec le gauchisme français : un ancrage universitaire, un mépris du monde politique, un antisoviétisme virulent, et une inspiration tirée des figures alternatives du mouvement communiste : Mao, Fidel, Guevara.

Et, comme le mouvement de mai 1968, la New Left renonça rapidement à ses visées révolutionnaires, puis la plupart de ses militants rentra sans rechigner dans les rangs du Parti démocrate, jusqu’à y acquérir une influence déterminante. Mais son héritage, lui, dépasse de très loin ses accomplissements politiques réels, assez limités.

2. L’héritage de la New Left : politique analytique et obsession du vocabulaire

La Nouvelle gauche américaine a récusé la légitimité des anciennes formes de militantisme social, les remplaçant par une division des luttes sur la base de groupes d’intérêts communs. L’époque était ainsi au développement de ce qu’on appelle le sociétalisme : le regroupement non plus par intérêts de classe, mais par intérêts sexuels, religieux ou culturels. La classe sociale étant vue comme une émanation du passé, un passé anéanti par la métamorphose de l’économie d’après-guerre, la focalisation se fit sur les minorités, chaque minorité étant analysée (d’où le titre) séparément des autres, l’action politique n’étant plus conçue qu’au sein d’un seul groupe d’intérêts communs. Le mouvement était lancé pour les décennies à venir. Et, avec la disparition des discours révolutionnaires, seule demeura la vision verticale de la politique, divisée entre groupes d’intérêts. La pente naturelle de ce mouvement est bien sûr la division en groupes de plus en plus restreints, pour en arriver à une conception véritablement analytique de la politique, c’est-à-dire une conception résumée au plus petit dénominateur commun. Les exemples sont presque trop fameux : la division entre races, héritée de la ségrégation, prévalait tout d’abord. Puis la division entre sexes s’est surajoutée : hommes blancs, hommes noirs, femmes blanches, femmes noires. Puis la fracture religieuse est venue à son tour : hommes blancs chrétiens, hommes blancs non chrétiens, hommes noirs chrétiens, hommes noirs musulmans, femmes noires chrétiennes, femmes noires musulmanes, et ainsi de suite. A ces lignes de fracture bien connues s’additionnent les pratiques sexuelles et le genre, pour aboutir à un maquis presque inextricable de groupuscules sociétaux, existant parallèlement les uns aux autres et souvent dotés d’organes de lobbying et d’associations représentatives, avec parfois une traduction dans le droit. La stratégie politique anglo-saxonne a entériné cet état de fait, et recherche désormais la constitution de « coalitions » éphémères, regroupant plusieurs groupes sociaux juxtaposés, pour une élection donnée.

L’autre héritage de la nouvelle gauche est d’ordre purement idéologique. Il s’agit de ce que l’on appelle improprement le politically correct, terme issu du vocabulaire stalinien et utilisé par les éditorialistes conservateurs pour fustiger la fameuse « bien-pensance » de gauche. La political correctness faisait effectivement partie du vocabulaire de la New Left, mais plutôt sur le mode ironique, cependant l’idée repose sur une certaine réalité. La voici : le vocabulaire se doit d’être de la plus grande neutralité possible en ce qui concerne la qualification des pratiques sociales, sexuelles et culturelles et pour la désignation des groupes sociaux. Cette idée a des ramifications philosophiques très profondes, avec d’une part le relativisme linguistique de Sapir et Whorf, et d’autre part le déterminisme linguistique de Wittgenstein. Pour faire simple, la maîtrise du vocabulaire est primordiale, car c’est le vocabulaire qui détermine les représentations sociales. En clair, si on supprime le mot « race », le racisme disparaîtra. Si on supprime un terme à connotation négative désignant un groupe social quelconque, la vision sociale péjorative de ce groupe disparaîtra aussi. Voici pourquoi le terme « non-voyant » est préféré à celui d’« aveugle », et celui de « personne de petite taille » à celui de « nain ». Les exemples sont fameux, il n’est pas besoin d’y insister. L’obsession pour la maîtrise du vocabulaire atteint des sommets dans certains media anglo-saxons, ou dans quelques publications universitaires, où elle est souvent préférée à la clarté du propos, avec une obstination confinant au révisionnisme (comme la nouvelle version des romans de Mark Twain).

Ces deux caractéristiques ont été transmises à la gauche française à partir des années 1970 et 1980, ce qui fait que la situation idéologique est à peu près comparable, même si des pans entiers de la Vieille gauche subsistent encore en France.

II-L’impasse analytique et la politique dialectique

1.L’impasse de la politique analytique

Les avantages de la politique analytique sont connus : le regroupement de personnes sur la base d’intérêts d’appartenance extrêmement forts et fédérateurs induit une efficacité certaine dans la lutte, et une visibilité plus importante. Les victoires passées du mouvement féministe et de celui des droits civiques viennent de là. Les inconvénients sont tout aussi connus : la division des luttes réduit d’autant les forces militantes. Il est impossible de dégager un mouvement militant d’ampleur lorsque le groupe sociétal correspondant est d’une importance numérique faible. Un autre écueil d’importance est que cette division des luttes entraîne rivalités, luttes intestines et même guerres ouvertes entre des militants dont l’orientation, parfois, devient de plus en plus incompatible. La récente discorde entre quelques féministes radicales et des militants transgenres en est une illustration parmi d’autres. A partir de l’instant où les buts d’une organisation quelconque contredisent directement les buts d’une autre, l’affrontement n’est jamais loin. Et nous vivons une ère d’extrême atomisation des groupes sociaux ; donc, de telles oppositions ne vont faire que se multiplier. D’où l’idée d’intersectionnalité, à savoir la recherche de convergences entre ces groupes parfois antagonistes, recherche qui se heurte à d’immenses difficultés, puisqu’elle doit concilier de nombreux intérêts aux visées divergentes.

Et, dernier écueil, sans doute le plus préoccupant : la nature souvent inoffensive de la division par groupes d’intérêt pour l’ordre social. Le capitalisme, pour faire simple, se moque de savoir si les droits des homosexuels, des Noirs ou des femmes soient plus ou moins bien défendus. Cela lui est totalement neutre (ce qui n’est pas le cas des droits des travailleurs…). Partant de là, il n’est pas difficile d’imaginer que la politique analytique a été justement acceptée dans le monde anglo-saxon du fait de l’hégémonie culturelle du libéralisme : la division par groupes sociaux est apparue comme une conception acceptable de la politique, puisque répondant à certaines attentes populaires sans remettre en cause la répartition des richesses. Le système s’est donc adapté avec son cynisme habituel : l’instauration de quotas est encouragée, l’égalité juridique affirmée, mais l’égalité sociale n’est toujours pas à l’ordre du jour… V. à ce propos la situation des femmes et des Noirs aux États-Unis. Les failles de la politique analytique ont aussi été utilisées par l’extrême-droite, avec l’émergence du mouvement identitaire, basé sur une idée simple : puisque les dominés ont leurs propres mouvements, le mâle blanc nationaliste et intolérant doit aussi avoir le sien. Le raisonnement est fallacieux, mais il est impossible de le dénoncer sans passer par une argumentation complexe, ce qui est autant de perdu face à un adversaire sans scrupules.

2.La politique dialectique

Comment échapper à cette impasse ? Il n’est qu’un moyen, et un seul : réaffirmer le primat du politique. Il n’est pas question de déterminer la légitimité de telle ou telle lutte par rapport à une autre. La lutte contre les discriminations raciales n’est pas plus importante que la lutte contre les discriminations sexuelles, et vice versa. Mais il doit y avoir une priorité, et une seule : la conquête du pouvoir politique, avec tout ce qu’elle induit : stratégie, mise en perspective, tactique. Ce qu’il faut comprendre, et voilà ce que j’entends par politique dialectique, c’est que chaque lutte particulière fait partie d’un tout qui la comprend et qui la dépasse, au sens de l’Aufhebung hégélien : la lutte pour le pouvoir politique. La dialectique allie l’unité et la totalité, dans un mouvement d’ensemble, et c’est bien ce que je propose ici. En acceptant le primat du politique, on supprime d’un seul coup les querelles particulières entre groupes d’intérêt. Autre avantage : un groupe social quelconque ne peut défendre que son propre intérêt. Alors qu’un mouvement purement politique, lui, peut virtuellement défendre tous les groupes sociaux possibles, et ce d’une manière égale. Pour le contenu de ce mouvement politique, la lutte contre le capitalisme doit servir de point cardinal ; d’une part, il permet de remettre en question d’ordre social, et de l’autre, il ne préjuge pas de la légitimité d’un groupe social par rapport à un autre. A partir de là, la situation sera déjà plus facile à appréhender.

Même chose pour le vocabulaire : au lieu de s’obstiner à le contrôler pour des résultats absolument nuls, utilisons-le dans une perspective gramscienne. Si l’on impose notre vocabulaire, c’est pour préparer notre hégémonie culturelle, et non plus pour espérer modifier a priori les comportements sociaux. Cela demande, je le répète, de placer la stratégie politique au-dessus du reste, et d’assujettir l’ensemble des considérations à la réussite de cet objectif. Et vous l’imaginez, c’est bien là le plus difficile.

La Vieille gauche, en fait, a encore des leçons à nous donner…

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Coup de semonce

Lors du débarquement d’Anzio, en janvier 1944, les Alliés eurent la désagréable surprise de subir un bombardement d’artillerie de gros calibre. En effet, les Allemands disposaient de deux énormes canons sur rail Krupp K5 de 283 mm, placés à une cinquantaine de kilomètres de la ligne de front. Ces mastodontes avaient été surnommés Leopold et Robert par leurs servants, mais les anglo-saxons préféraient utiliser le nom d’Anzio Annie (les Américains ont toujours raffolé des métaphores féminines) et d’Anzio Express. Ce dernier sobriquet est particulièrement éclairant : la rigueur des artilleurs allemands était telle que les obus arrivaient à heures fixes. Les fantassins du VIe corps d’armée américain savaient donc à l’avance quand allaient chuter les obus… Seulement, ils ne savaient pas où.

Le jeu politique est un jeu sournois. Ceux qui croient tirer les ficelles sont souvent manipulés par d’autres, et les plus naïfs arrivent parfois à anéantir plusieurs décennies d’intrigues. Une décision lâche prise au bon moment peut retourner la situation, et une solution courageuse prise au mauvais moment peut apporter terreur et chaos. L’Histoire européenne et mondiale est truffée de ces paradoxes, qui n’en sont pas. La complexité de ces interactions humaines, qui mêlent psychologie, sociologie et idéologie incarne, dans un mouvement sans cesse recommencé, la nature profonde de la société, traversée d’influences contraires. D’influences dialectiques, oseront dire certains. Tout ceci pour dire que la politique existe. Je pense que l’on ne me contredira pas à ce propos. Et pourtant… Nous en sommes arrivés à un point où les certitudes n’existent plus, sur aucun sujet, où tout se brouille, dans une brume épaisse et cotonneuse, privant de repères ceux qui ne veulent pas faire les efforts nécessaires. Qu’importe. Le jeu politique se poursuit envers et contre tout. Mais cela ne s’arrête pas là. Plus personne, aujourd’hui, n’est capable d’en saisir les tenants et les aboutissants, surtout ces derniers, surtout les implications. Réfléchissons-y. La politique, qu’est-ce donc ? La manière de gouverner. Mais ce qui nous intéresse plus précisément, ce n’est pas encore la manière de gouverner en elle-même ; nous y songeons, nous la planifions, néanmoins elle n’est pas à l’ordre du jour. Non, ce qui nous concerne aujourd’hui, c’est la manière d’arriver au point où c’est notre manière de gouverner qui pourra s’imposer. C’est cela que j’appelle politique, par la force des choses : la manière de s’assurer du pouvoir, quels que soient nos buts par ailleurs (que ce soit pour l’utiliser… ou pour le détruire, comme le veulent certains).

La conquête du pouvoir politique, voici où doivent in fine conduire tous nos efforts. Ceci devrait être l’évidence même. Or, ce n’est pas le cas. Pourquoi ? Parce que la gauche radicale est dans un état proche de la désintégration. Ce serait faux de la qualifier de champ de ruines ; à mon sens, elle ressemble bien plus à ces cités minières abandonnées depuis quelques décennies : les structures sont toujours là, presque intactes, pouvant toujours fonctionner, mais la vie a depuis longtemps disparu de ces villes. C’est le cas de notre côté : partis et syndicats sont toujours présents, sur l’ensemble du territoire, mais ils ont perdu ce qui faisaient leur force, leur lien avec le peuple. C’est le phénomène dit de dépolitisation, dont nous avons parlé auparavant. Mais le confusionnisme n’est pas la seule conséquence de la dépolitisation contemporaine. Son influence, beaucoup plus pernicieuse, se retrouve partout dans notre camp. L’affaiblissement des structures partisanes, l’abaissement de l’idéologie, l’oubli du travail intellectuel ont entraîné des conséquences presque irréversibles, réfléchissant d’ailleurs avec acuité les ravages sociaux du libéralisme : atomisation, individualisme, agressivité, délire. L’effondrement du Parti communiste a libéré une horde de monstres qu’il contrôlait auparavant, par sa brutalité centralisatrice et son absence de scrupules. L’extrême-gauche n’est plus qu’un conglomérat de volontés individuelles et de fanatisme groupusculaire. Le militantisme de la gauche radicale est truffé de névrosés, de sectaires, de dogmatiques sans doctrine, de doctrinaires sans dogme. Et oui, je me compte aussi parmi ceux-là. Je suis un pur produit de mon époque, et j’ai le courage, contrairement à d’aucuns, de voir les choses en face. Mais ce n’est pas là l’important. L’individualisme dépolitisé n’est pas néfaste per se. Il l’est s’il met en péril nos buts, et notre existence même.

Car, voyez-vous, les implications du jeu politique dépassent notre simple confort intellectuel (et psychique). Beaucoup ont oublié d’où nous venons, ce qui les empêche de voir où nous allons. La politique, mes petits amis, a des incidences sur la vie des gens. Ceci, vous le savez. Mais la sclérose qui nous frappe depuis 1981 vous a fait perdre de vue le pire : en politique, les erreurs stratégiques se payent cher. Nous sommes marginalisés et ridiculisés depuis trente ans. Ceci, nous en avons l’habitude. Mais cela peut dégénérer, et très vite. La perspective qui s’ouvre devant nous est proprement terrifiante pour quiconque dispose d’une culture historique de base. La renaissance de l’extrême-droite une pose un défi qui n’est pas qu’idéologique. Il ne s’agit pas de nombre de votants ou de pourcentage de suffrages exprimés. Il ne s’agit pas non plus de pénétration du discours ou de xénophobie rampante. Il s’agit de nos vies. Et cela, rares sont ceux qui s’en rappellent. Le sujet reste tabou, peut-être par ignorance, peut-être par superstition. Il n’est plus question, aujourd’hui, d’un balancement pesant entre la gauche libérale et la droite libérale. L’irruption du Front national dans le jeu politique et son succès éclatant pose la question du diagnostic vital de la gauche radicale, au sens figuré… comme au sens propre. Mais le danger reste pour beaucoup abstrait, et même les événements des derniers mois n’ont pas sorti la gauche radicale de sa torpeur à ce sujet.

Nous manions la politique comme s’il s’agissait d’une réunion de famille, comme si nous n’étions unis que par un lien ténu, fournissant le prétexte idéal pour nous entre-déchirer. La cause en est sans doute au sentiment d’indignation que nous connaissons tous. Ce dernier est, comme l’a si bien dit Boltanski, la condition première de toute critique du capitalisme. Mais celle-ci ne peut se développer seulement du point de vue sentimental, la théorie doit prendre le relais. Or ce n’est plus le cas depuis quelques décennies. On voit simplement une atomisation de la théorie marxiste entre d’innombrables chapelles hétérodoxes, qui annihilent toute tentative d’unification. Le sentimentalisme est devenu le seul point rassembleur de la gauche radical, une espèce de fétiche auquel tous se raccrochent, la dernière de leurs certitudes ; ceci a conduit à une véritable agonie de l’intelligence dans notre camp. Seuls quelques états-majors politiques continuent d’aborder les sujets tactiques et stratégiques, seuls des militants isolés s’acharnent à construire une théorie aux analyses opérantes.

Prenons un exemple simple : le cas de Jean-Luc Mélenchon. Le fait est que ce brave Jean-Luc ne laisse personne indifférent, des groupuscules libertaires au Parti socialiste, en passant par la nébuleuse du Front de gauche, sans compter les militants de son propre parti. Les critiques adressées au coprésident du PG sont malheureusement souvent nimbées d’un sentimentalisme gémissant, du même genre que celui qui réagit aux rodomontades de la droite sécuritaire. Mélenchon est trop « autoritaire », « intolérant », « crypto-fasciste », « dictatorial », etc. Ces critiques n’auraient que peu d’importance, si elles ne masquaient un phénomène beaucoup plus préoccupant : l’abandon de toute réflexion stratégique. On passe ainsi des dizaines de pages à dénoncer le soutien de Mélenchon à la Chine ou à Chavez (souvent sans expliquer pourquoi ce soutien est néfaste), et l’on oublie les multiples erreurs politiques commises par le député européen. Qui a fait le bilan d’Hénin-Beaumont, à part en interne ? Or cette défaite-là est bien plus préoccupante que d’obscures questions d’autoritarisme idéologique. Aucun objectif du duel de juin 2012 n’a été atteint : le candidat du FdG n’a battu ni le PS, ni le FN, et n’est pas arrivé au second tour. Il a seulement augmenté le total des voix de la gauche non-solférinienne. Cet échec a montré l’inanité de la stratégie dite du « front contre front », abandonnée depuis. Mais le bilan stratégique n’a pas été tiré. Pas parce que notre camp n’a pas voulu le faire, mais parce qu’il n’a plus les ressources critiques pour le faire. Les questions de manœuvres politiques, qui devraient être le cœur de la réflexion radicale, sont proprement inexistantes.

Ceci ne serait qu’une triste farce, avec pour seules victimes ceux que nous voulons défendre. Mais les choses ne s’arrêteront pas là. Car nos adversaires, eux, ont compris l’importance stratégique. Ils savent qu’ils doivent être machiavéliens ou mourir. Leur absence totale de scrupules, leur haine sans cesse renouvelée les servent. Ils useront de tous les moyens, de toutes les inspirations, y compris celles venant de notre propre camp, pour réussir. La réaction entre dans son Zeitgeist. Beaucoup d’entre nous le savent, mais rares sont ceux qui veulent agir, simplement pour nous défendre d’un avenir qui s’annonce chaque jour plus sinistre. J’avoue être circonspect, pour ne pas dire franchement pessimiste, sur la possibilité d’une reprise en main. J’ai souvent exposé ici ce qui, à mon sens, serait un pas dans la bonne direction. Je réitère donc : l’intelligence doit revenir dans la réflexion radicale, tout comme la rigueur intellectuelle, l’étude précise des conditions sociales, et l’abandon des formes passées de militantisme et d’action politique.

Parce que nous sommes dans la situation d’une bande de troufions de la première division d’infanterie britannique, à Anzio. Tous les jours, nous avons entendu les pesantes déflagrations se rapprocher de nous, peu à peu. Les artilleurs allemands ont lentement réglé leur tir, ce n’est qu’une question de temps avant qu’un obus de 283 s’abatte sur nous. Ceux d’en face n’ont aucun état d’âme, et ils nous écraseront comme des punaises sans montrer la moindre émotion. Tout le monde est d’accord pour bouger. Mais personne n’est d’accord sur la direction. Faut-il avancer, ou reculer ? La discussion s’envenime, tous se perdent dans des arguties de plus en plus fiévreuses, tandis qu’à cinquante kilomètres de là, les servants rechargent tranquillement leur monstrueux canon.

KruppK5

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La culture politique à l’heure d’Internet

Le précédent billet m’a donné une idée. En effet, nombreux sont ceux qui voulaient savoir comment j’ai bâti ma culture. Cette question est sans doute trop personnelle, et mon expérience ne pourra être reprise dans son ensemble, tant elle est singulière (comme toutes les formations intellectuelles, bien sûr). Cependant, j’ai pensé que beaucoup étaient à l’affût de conseils permettant de se forger une culture, et plus précisément une culture politique, à l’heure actuelle. Ce billet aura donc pour but de vous donner quelques indications concrètes sur la manière de procéder, mais aussi de vous offrir des pistes de réflexion sur les mutations culturelles contemporaines.

Le corpus de référence

Voyez-vous, mes expériences passées m’ont conduit à concevoir la culture comme une arborescence : un ouvrage renvoie à d’autres ouvrages, qui eux-mêmes renvoient à plusieurs ouvrages, etc. Mais, comme dans toute arborescence, il faut un tronc, une base, une structure. Bref, un point de départ. Et, comme souvent, le plus difficile est de savoir où commencer. Que faire, surtout si l’on a aucune notion de base dans un domaine spécifique ? Il faut savoir dénicher ce que j’appelle des ouvrages de référence, à savoir des ouvrages où l’on puisse se référer dans tous les cas. L’exemple typique est le manuel. D’innombrables livres sont publiés chaque année dans tous les domaines. Prenons comme objet d’étude l’économie politique : n’importe quel manuel de base dans cette matière, qu’il soit de niveau lycée ou BTS pourra faire l’affaire. J’irai même plus loin : plus le manuel est basique, mieux c’est. Une fois le livre choisi, vous n’aurez plus qu’à compulser la bibliographie pour faire votre choix. Nous touchons dès lors un point très important : la bibliographie est votre meilleure alliée dans votre nouvelle optique. Utilisez-la systématiquement. Il y a encore mieux : des compilations regroupant des résumés de plusieurs dizaines de livres, type « bibliothèque idéale » ou « fiches de lecture ». Ce genre de recueils est particulièrement efficace, car il regroupe beaucoup d’informations en peu de pages, et accorde le même espace à chaque référence. Il est très facile de faire un choix dans ces conditions. Mais quel choix ? A ce stade-là, il n’y a pas vraiment de conseils à donner. Simplement, vous vous rendrez vite compte qu’un certain nombre d’ouvrages sont plus souvent cités que les autres : ce sont ceux que vous devrez lire en priorité. Pour le reste, tout dépendra de votre temps libre, et de vos envies.

Mais peut survenir un problème : vous n’avez aucune source de revenus, et ne fréquentez pas souvent les bibliothèques. Dans ce cas précis, il vous reste une solution de rechange, très efficace lorsqu’on sait s’en servir : les encyclopédies en ligne, et au premier rang d’entre elles Wikipédia. Entrons « économie » dans son moteur de recherche. Un article assez imposant apparaît. Un des premiers liens internes s’intitule « histoire de la pensée économique ». Il suffit d’y jeter un œil pour se rendre compte de la richesse de Wikipédia. Tout n’y est pas, mais il y a tout de même beaucoup (et le site anglais est bien plus étendu, pour les anglophones). Et, de lien en lien, de biographie en résumé, il est assez facile de se faire une idée. La seule différence est que l’excès d’information peut rapidement rebuter le lecteur. C’est pour cela qu’il faut parfois en rester aux évidences plutôt que de vouloir trop vite descendre dans les détails.

Au fil du temps, vous constituerez ce que j’appelle un corpus de référence, c’est-à-dire un ensemble d’ouvrages de base sur un certain nombre de thèmes, que vous pourrez consulter chaque fois que vous aurez besoin de remettre les choses en perspective, d’établir des correspondances ou des oppositions. Ceci, c’est le travail de base.

Les ouvrages spécialisés

On peut ranger tout et n’importe quoi sous ce vocable. J’entends simplement par là les livres que vous avez choisis après l’étude de votre corpus de référence. Si vous avez des revenus, pas de difficulté, achetez-les donc. Si votre ville est richement pourvue en bibliothèque, vous n’aurez qu’à vous déplacer. Pour les autres… Internet. Je tiens à faire une précision immédiate : oui, vous devez apprendre à lire des ouvrages entiers sur un écran quelconque. J’entends en permanence dire que la lecture en ligne est trop éprouvante pour le regard, et que rien ne vaut un bon livre de papier frémissant. Certes. Mais songez aux immenses avantages du livre en ligne : facilité de stockage, d’accès, coût réduit (voire inexistant), d’utilisation… Lire sur écran n’est plus facultatif, c’est obligatoire. Certains ne s’en sont pas encore rendus compte. D’autant qu’il existe des solutions alternatives à l’écran d’ordinateur, plus confortables du point de vue visuel (liseuses), mais qui ont évidemment un coût non négligeable. Si j’insiste sur ce point, c’est parce que la capacité que nous avons de pouvoir lire sur un support informatique est souvent sous-estimée. Nous pouvons lire des blogs faisant parfois plusieurs centaines de pages, mais nous ne pouvons lire un livre de la même taille ? Allons. C’est simplement une habitude à prendre, douloureuse au départ… Mais au bout de la millième page, on n’y fait plus attention. J’ai présentement plus d’ouvrages sur mon ordinateur que dans ma bibliothèque physique (qui est de taille relativement respectable).

Pourquoi me devais-je d’insister là-dessus ? Pour une raison simple : l’essentiel de la culture politique, littéraire, économique et sociale est sur Internet. Les derniers ouvrages ne sont pas présents (ou plutôt ne sont pas légalement présents, mais c’est un débat différent), mais les bases sont bien là. Songez que le délai pour qu’une œuvre littéraire ou artistique tombe dans le domaine public est de soixante-dix ans après la mort de l’auteur… Ce qui veut dire que tout ce qui a été publié peu ou prou avant 1900 est disponible gratuitement sur Internet, avec une bonne partie de ce qui est paru avant 1943 ! Tout cela est à portée de clic, une manne de connaissance gigantesque, à ne plus savoir qu’en faire. C’est une chance, une chance immense. Il ne tient qu’à nous de la saisir. Et c’est bien sûr à ce moment que les difficultés commencent.

Le choix est simplement trop grand. Beaucoup sont découragés à cette simple pensée. Mais rappelez-vous le point précédent : vous avez une liste de lecture. C’est votre ancrage, votre base, la fondation de votre savoir futur. Tenez-vous-y ! Lisez ce que vous avez prévu de lire, et pas plus. Il sera toujours temps d’approfondir, si vous le voulez. Et si vous avez fait l’effort de vous habituer à lire des livres numériques, c’est tout un monde qui s’ouvre progressivement à vous. Voici la liste des principaux sites qui vous intéresseront sans doute : le fondamental Wikisource, le gigantesque Gallica, la fameuse Internet Archive pour les bibliothèques généralistes ; la bibliothèque en ligne de l’Université du Québec, pour les ouvrages de sciences sociales ; et le merveilleux site marxists.org, une véritable mine d’or pour tous les radicaux dignes de ce nom. Il y a également des myriades de petits sites connexes, résultats d’initiatives individuelles ou universitaires, comme ce recueil des œuvres de Jean-Jacques Rousseau, ou cette bibliothèque d’ouvrages proto-socialistes. A vous de lire ! Faites-le à votre rythme, et vous accumulerez vite de l’expérience.

Comment lire ?

La question peut paraître oiseuse. Posez vos yeux sur l’œuvre, et lisez ! Mais votre travail ne s’arrête pas là. Si vous ne faites que lire, le fruit de vos lectures sera vite perdu. Alors lisez la plume à la main. Notez ce qui vous vient à l’esprit. Relevez les citations qui vous marquent, et recueillez tout cela dans un carnet, un dossier quelconque. Soyez bien sûr méticuleux dans vos références. Cela vous sera extrêmement profitable par la suite. L’intertextualité, c’est-à-dire les relations des textes entre eux, vous portera souvent à penser à tel ou tel ouvrage que vous avez lu précédemment. Vous pourrez alors faire les connexions plus facilement, et en plus cela vous donnera des citations réutilisables. Cela vous semblera inutile au début, mais plus vous avancerez, et plus vous comprendrez la valeur de cette procédure. Et rien ne vous empêche de poser la plume de temps à autre, pour vous détendre. A condition de vous rappeler que la lecture est aussi un travail. Mais si vous aimez cela, vous n’aurez jamais l’impression de travailler. Au contraire, la lecture active vous offrira des ressources insoupçonnées.

Au bout d’un moment, vos lectures constitueront un savoir de base, qui sera solidifié par vos annotations. Il vous suffira de relire ces dernières pour vous remettre en mémoire ce que vous avez lu. Prenons un exemple marxiste : un quidam commencera par le Manifeste. C’est déjà une bonne base, et il y a beaucoup à en dire. Puis il continuera par les Manuscrits de 1844. Plusieurs différences lui sauteront à l’esprit, notamment l’accent fait sur la philosophie. Vient après la Critique de l’économie politique. Si vous avez bien mené votre barque, vous apercevrez tout de suite les convergences, la profonde cohérence qui lie ces trois œuvres malgré leur apparente dissimilitude, et vous pourrez ainsi vous lancer sans trop d’appréhension dans le Capital. Vous aurez ainsi facilité vos lectures ultérieures par votre travail en amont, ce qui n’aurait pas été le cas si vous vous étiez contenté d’une simple lecture passive. Le maître mot est le suivant : perdre un peu de temps dans le présent pour en gagner beaucoup dans le futur.

Pour finir, ne perdez jamais de vue que vous lisez pour vous. Alors n’en faites jamais un sacerdoce. La culture est avant tout un plaisir. Si ce n’est pas le cas, peut-être faut-il changer quelque chose dans votre manière de faire… Ceci pour des conseils purement concrets. En ce qui concerne la cohérence de vos lectures, n’hésitez jamais à en faire part à des amis plus expérimentés pour leur demander conseil. La culture est aussi faite pour être partagée, même s’il y a bien sûr une certaine tendance à la compétition dans ce domaine comme dans les autres (le fameux name-dropping).

Ce ne sont là que des indications tirées de mon expérience personnelle, que je m’efforce le plus souvent de suivre. Mais nous sommes tous différents là-dessus. Si vous avez un point de vue un peu différent à partager, faites-le donc.

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